Les complotistes ont-ils cru en leurs mythes ?

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Il n’est pas rare, aujourd’hui, de croiser un regard torve au détour d’un forum, une vidéo voilée d’apocalypse sur une plateforme marginale, ou une conversation de comptoir qui ressuscite, sans s’en avouer le ridicule, l’idée que le monde est tenu par une cabale. Certains y voient la marque d’un obscurantisme nouveau ; d’autres, une pathologie de la démocratie. Pourtant, une question demeure en suspens, troublante, presque indécente : les complotistes croient-ils eux-mêmes à leurs récits ? Croient-ils, réellement, qu’un réseau occulte de pédophiles satanistes contrôle les institutions mondiales ? Ont-ils la foi d’un croyant ou la ruse d’un stratège ? À cette question, la société répond souvent par le mépris, la science par la réfutation, la morale par l’indignation. Et si cette question était mal posée ? Et s’il fallait plutôt interroger la nature même de la croyance, non dans son contenu, mais dans sa fonction ?

L’histoire nous a appris à nous méfier des évidences. Il n’y a pas si longtemps, un empire pouvait se penser protégé par des dieux invisibles, des oracles de pierre, ou des vertus assignées aux astres. La Grèce ancienne chantait les exploits de dieux anthropomorphes, couchait leur colère dans ses tragédies, tout en leur élevant des temples. Et pourtant, ces mêmes Grecs savaient que les dieux mentent, qu’ils s’affrontent, qu’ils sont plus symboles qu’essences. Leur croyance n’était pas naïve ; elle était sophistiquée, instrumentale, esthétique. Ils “croyaient” au sens où l’on adhère à une narration utile, plus qu’à une vérité littérale. Ce paradoxe a été brillamment exposé dans un petit livre discret : on peut croire sans y croire. La foi, dans bien des cas, ne consiste pas à adhérer à une thèse, mais à habiter un récit. Ainsi, les Grecs vivaient avec leurs mythes, non parce qu’ils les jugeaient vrais, mais parce qu’ils leur étaient nécessaires.

Reprenons cette clef pour examiner les récits complotistes. QAnon, par exemple, n’est pas une simple construction délirante. C’est une mythologie. Elle a ses héros (Trump, le justicier), ses ennemis (les élites corrompues), ses signes (le code “WWG1WGA”), ses prophètes (Q lui-même), et surtout son apocalypse à venir : le Grand Réveil. Ce récit, aussi invraisemblable soit-il, permet à ses adhérents d’habiter un monde signifiant, un monde où les maux sociaux prennent un visage, où le chaos s’organise sous la forme d’un complot. On ne croit pas parce que c’est probable, mais parce que c’est utile. Comme l’écrivait George Steiner à propos des mythes tragiques : leur fonction est moins de décrire le réel que de le rendre supportable.

C’est ici que la question initiale se retourne. Ce n’est pas : « croient-ils à leurs mythes ? », mais : « que leur permettent ces mythes ? ». Car au fond, la croyance importe moins que l’usage. Un récit, dans un espace politique fracturé, devient un outil d’orientation, de reconnaissance. Il permet de désigner les ennemis, de rassembler une communauté, de justifier un combat. Le chef complotiste n’est pas un naïf ; il est souvent un narrateur. Il compose un récit dans lequel il devient indispensable. Il produit un monde où son savoir, inaccessible au commun, le rend plus qu’un citoyen : un initié. Ce pouvoir d’initiation est le cœur du dispositif complotiste. Croire ou ne pas croire devient alors secondaire. L’important est de jouer le jeu du récit.

L’usage stratégique du mythe n’est pas nouveau. Toute narration politique contient sa part de fiction — non au sens du mensonge, mais au sens de la mise en forme. L’histoire officielle d’une nation est toujours une sélection, un récit, une mise en intrigue du passé pour produire une identité collective. Le complotisme, en cela, fonctionne comme une mythopoïèse décentralisée : il fabrique un sens alternatif là où le récit dominant s’effondre. C’est pour cela que les régimes en crise génèrent autant de mythes. Ils ne sont pas la cause du trouble, mais son symptôme. Ce que le philosophe Ernst Cassirer nommait « pensée mythique » revient dès que la rationalité échoue à donner du sens. C’est le retour du symbolique dans un monde que l’on croyait désenchanté.

Pourquoi ces mythes trouvent-ils une telle résonance aujourd’hui ? Peut-être parce que le monde est devenu illisible. Les flux de données, la complexité des décisions, l’opacité des pouvoirs rendent l’individu impuissant. Le citoyen n’est plus acteur, mais spectateur d’un théâtre dont il ignore le texte. Dans ce vide d’intelligibilité, le récit complotiste offre une clarté brutale. Il simplifie. Il réduit l’histoire à un affrontement du Bien et du Mal. Il procure la satisfaction du sens là où le réel ne livre plus rien d’autre que des statistiques, des algorithmes, des analyses froides. Le succès de ces récits ne vient donc pas de leur véracité, mais de leur capacité à reconnecter l’individu à une narration signifiante. Même fausse, une histoire vaut mieux qu’une absence d’histoire.

Pourtant, cela ne signifie pas que les récits complotistes soient imperméables à la réfutation. Au contraire. L’un des traits les plus fascinants de ces croyances est leur souplesse face à la contradiction. Lorsqu’une prédiction échoue (comme l’arrestation massive des élites lors du Grand Réveil), le récit ne meurt pas ; il se recompose. Il réinterprète, recale, invente un délai. C’est ce que l’anthropologue Leon Festinger avait observé dans le cas d’une secte millénariste des années 1950 : l’échec d’une prophétie renforce la croyance, parce qu’il exige un surcroît d’engagement affectif. L’adhésion au récit devient alors moins rationnelle que communautaire. On ne croit plus pour avoir raison, on croit pour rester lié.

Le mythe, dès lors, n’a plus besoin de preuve. Il devient une vérité d’usage. Ce que l’on croit, ce n’est pas que les faits sont exacts, mais que le monde fonctionne comme le récit le dit. La vérification factuelle devient presque hors sujet. Ainsi, réfuter un complotiste par les faits, c’est se méprendre sur la nature de sa croyance. Ce serait comme réfuter un roman. Ce n’est pas le fait qui compte, mais l’univers qu’il construit. Et tant que cet univers est habitable, la croyance tient.

Cela pose une question cruciale : si les mythes complotistes sont des récits performatifs, ont-ils une capacité prédictive ? Peuvent-ils guider une action, une transformation du monde ? Sur ce point, l’observation est cruelle. Rarement ces récits conduisent à autre chose qu’au repli, à la paranoïa, à l’inaction travestie en vigilance. Ils ne préparent pas à l’action collective réelle, mais à une attente messianique. L’événement futur promis — arrestation des corrompus, effondrement du système — reste toujours à venir. C’est un horizon qui recule, mais ne se réalise jamais. Contrairement aux utopies politiques classiques, qui proposaient des structures, des institutions, des programmes, le complotisme ne construit rien. Il attend. Il veille. Il se méfie.

Ce qui nous ramène à l’essentiel : que cherchent les adeptes de ces récits ? Du pouvoir ? De la vérité ? Non. Ils cherchent une position dans un monde qui les exclut. Comprendre les complotistes, ce n’est pas les excuser, mais reconnaître leur ancrage social. Ils sont souvent les perdants de la mondialisation, les exclus de la parole publique, les humiliés du mépris technocratique. Le récit du complot leur restitue une forme de dignité symbolique : ils savent ce que les autres ignorent. Ils ne sont pas dupes. Ils possèdent une vérité cachée. En ce sens, leur croyance est moins politique qu’ontologique : elle redonne de l’être à ceux qui se sentent invisibles.

Mais cette reconquête symbolique a un coût. Elle sacrifie la complexité du réel à une fiction simplificatrice. Elle ferme le débat au lieu de l’ouvrir. Elle rigidifie le monde en blocs irréconciliables. C’est ici que le rôle des intellectuels, des pédagogues, des politiques devient crucial. Il ne suffit pas de dénoncer le mensonge ; il faut produire des récits alternatifs, des narrations qui donnent sens sans mentir, qui unissent sans opprimer, qui éclairent sans dominer. À défaut, les récits complotistes continueront à combler le vide.

Car au fond, la question des mythes n’est pas celle de la vérité, mais du sens. Ce que l’on doit leur opposer, ce n’est pas la froide lumière des faits, mais une lumière habitée, chaleureuse, partageable. Ce que nous apprend le complotisme, c’est notre besoin radical de récit. Et cela, il ne faut ni le mépriser, ni l’exploiter : il faut l’écouter.

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