Le bruit d’une main qui applaudit selon Wim Wenders

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Il y a, dans l’invisible répétition des jours, une forme de résistance qui échappe aux systèmes. Le matin s’ouvre avec la lumière d’un néon, une toilette nettoyée, un arbre photographié. Rien d’héroïque, rien d’épique. Pourtant, dans Perfect Days, film de Wim Wenders, le simple fait de nettoyer des toilettes publiques à Tokyo devient un geste de sens. C’est un monde sans miracle, mais habité. On n’y court pas après la vérité ; on la balaie doucement, à la surface d’un miroir embué. Et dans ce quotidien sans drame, quelque chose s’élève : peut-être une philosophie, peut-être une prière, ou seulement un jour parfait.

L’homme que l’on suit dans ce film n’a pas de rôle d’exception. Il ne sauve personne, il ne proclame rien. Il sourit parfois. Il photographie des ombres, écoute du rock sur cassette, arrose des plantes. Il vit sans fracas. Là où notre époque célèbre la vitesse et le projet, lui avance par infimes déplacements. Dans sa lenteur s’écrit une métaphysique de l’imperceptible. Le monde ne s’impose pas à lui : il le traverse. Comme dans la pensée zen, la question n’est pas “que faire de sa vie”, mais “comment être pleinement là quand on la vit”. Ryunosuke Akutagawa, écrivain japonais dont les nouvelles distillent des morales ambiguës, disait que “la réalité n’est qu’un rêve que l’on ne choisit pas.” Chez cet homme, ce rêve est accepté. Il y entre chaque matin, sans méfiance.

Il serait aisé d’y voir une leçon stoïcienne, une sorte d’Épictète moderne vêtu d’un bleu de travail. Mais le film désamorce cette interprétation. Il ne s’agit pas ici de supporter la vie, mais de s’y abandonner avec douceur. Ce n’est pas la grandeur morale qui est recherchée, mais l’émerveillement discret. L’idéal stoïcien propose une maîtrise ; ici, il s’agit d’un consentement à ce qui échappe. Cette nuance est décisive. Là où le stoïcisme affûte une carapace intérieure, Perfect Days érode toute frontière. L’homme ne contrôle pas ses émotions : il les laisse passer, comme on laisse couler l’eau sur une vitre. Il est poreux. Sa routine est un art, et non une prison.

L’enfantin n’est pas absent de cette vie : il y est au contraire central. Les jeux d’ombre que fait le soleil à travers les feuilles, les cassettes qu’il retourne comme des trésors, les gestes soignés d’un artisan qui nettoie, non par obligation, mais par fierté. Le sens de la vie se trouve dans l’attitude que l’on adopte face aux petites tâches, quand toute grandeur a disparu. Ce n’est pas une philosophie du désespoir, mais du détail. Le sens n’est pas proclamé ; il est insinué, comme une odeur de lessive ou le bruit d’une main qui applaudit seule. À cette main, nul écho ne répond — et pourtant elle claque.

Mais cette main qui applaudit seule évoque autre chose : l’humour. Un humour si discret qu’il pourrait passer pour de la tristesse. Et pourtant, il y a quelque chose de comique dans cette répétition rituelle, dans les interactions étranges, dans les silences pleins. C’est un humour spirituel. Jung, dans ses travaux sur l’inconscient, observait que l’humour est souvent une fonction transcendante, une passerelle entre conscient et inconscient, une manière d’habiter le paradoxe. Dans Perfect Days, l’humour n’éclate pas : il infuse. Il est là dans l’absurde beauté d’un homme qui vit à la fois dans le monde et en dehors. On rit sans raison, comme on pleure parfois sans raison.

Les toilettes, elles, sont le cœur battant du film. Elles sont à la fois triviales et sacrées. Elles rappellent que toute civilisation repose sur des infrastructures invisibles, entretenues par des hommes invisibles. Et dans cette invisibilité, une dignité : nettoyer est un acte d’hospitalité. Si le travail est la seule chose que l’on laisse au monde, alors autant bien le faire. Ce n’est pas une éthique du sacrifice ; c’est une esthétique du geste. Chacun de ces lavabos propres est une offrande muette. C’est dans cette exactitude que l’homme existe. Hannah Arendt parlait du “travail” comme de ce qui entretient la condition humaine, dans sa fragilité, sa répétition, sa dépendance au monde matériel. Le film semble lui répondre par l’image : oui, entretenir est un acte de liberté.

Mais tout ne dure pas. Un petit désagrément — un objet perdu, une parole de trop, une visite imprévue — vient troubler la mécanique. Rien de spectaculaire, mais une faille. Comme si la répétition elle-même portait en elle la possibilité de son propre effondrement. Ici encore, l’intelligence du film tient à sa retenue : pas de drame, juste un écart. Et c’est cet écart qui fait trembler la structure. “Si rien ne changeait, ce serait absurde.” Il faut que quelque chose vienne déranger, déplacer, fracturer un peu. Sans cela, la vie se fossilise. Il absorbe le trouble et le laisse reconfigurer ses jours.

Les ombres s’assombrissent-elles quand elles se superposent ? Cette question, poétique et métaphysique, irrigue tout le film. C’est une question de regard. Est-ce que les blessures s’additionnent ? Est-ce que les souvenirs s’épaississent avec le temps, ou s’évanouissent-ils ? On ne sait pas. L’homme continue à photographier les ombres des arbres. Peut-être pour fixer quelque chose, ou pour mieux laisser filer. Cette tension entre fixation et lâcher-prise est celle de toute existence humaine. Dans sa correspondance, Emily Dickinson écrivait que “l’éternité est faite d’instants qui ne savent pas qu’ils passent.” Ce film est fait de ces instants-là : des éternités ignorantes, modestes, et pourtant immenses.

Le bruit d’une main qui applaudit seule, dans le silence, c’est aussi celui de l’homme qui vit sans validation. Aucun regard extérieur, aucune reconnaissance. Une vie sans spectateurs. Et pourtant, il continue. C’est cette fidélité sans public qui émeut. Elle interroge notre obsession contemporaine du visible, du commenté, du mis en récit. Ici, rien n’est raconté : tout est vécu. C’est peut-être cela, la véritable révolte. Non pas refuser le monde, mais s’y tenir sans lui demander de sens préfabriqué. Albert Camus parlait de Sisyphe heureux : l’homme de Perfect Days ne pousse aucune pierre, il nettoie des toilettes. Mais il les nettoie comme si le monde en dépendait. Et peut-être que le monde en dépend.

Autrui apparaît parfois : une nièce en fuite, un collègue volubile, une passante souriante. Mais jamais autrui ne s’impose. Il y a une hospitalité, mais sans fusion. L’homme ne cherche pas à se lier, mais il ne fuit pas non plus. Il est là, pleinement là, dans chaque interaction. Ce n’est pas une solitude farouche, c’est une solitude poreuse. Une solitude offerte. Emmanuel Levinas, qui voyait dans le visage d’autrui la source de toute éthique, aurait peut-être trouvé là un paradoxe : un homme dont le visage reste impassible, mais dont chaque geste est une adresse silencieuse à autrui. Il n’y a pas de discours — mais il y a une main tendue, invisible.

Alors, qu’est-ce qu’un jour parfait ? Un jour sans incident ? Sans contrariété ? Non. Un jour parfait, c’est peut-être un jour où l’on peut être soi-même sans se perdre. Un jour où les gestes les plus simples redeviennent neufs. Un jour où le monde est accueilli tel qu’il est, avec ses ombres et ses angles morts. Le jour parfait n’est pas lisse, il est habité. Il est traversé par des fissures, mais ces fissures laissent passer la lumière. Comme l’écrivait Leonard Cohen : “There is a crack in everything, that’s how the light gets in.”

Perfect Days n’est pas un film de sagesse. C’est un film de justesse. Il ne nous apprend pas à vivre ; il nous rappelle que vivre n’est pas apprendre, mais se laisser traverser. Dans un monde saturé d’objectifs, de performance, de désir de visibilité, il propose une autre voie : celle du silence, du geste pur, du regard sans attente. Et ce n’est pas une échappatoire. C’est une forme de courage. Le courage de vivre sans bruit. Le courage de faire, encore et encore, ce qui ne sera pas remarqué, mais qui compte.

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