Renan et l’oubli fondateur

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Il est des vérités que l’on découvre avec lenteur, comme si elles étaient dissimulées à l’œil nu non par leur complexité mais par leur simplicité. Il faut parfois se détourner de ce que l’on croit savoir pour approcher ce qui, dans sa nudité, dérange. La nation, telle que nous la comprenons aujourd’hui, est trop souvent pensée comme un enchaînement d’événements glorieux, un récit glorifié transmis par des livres, des monuments et des hymnes. Pourtant, un texte, oublié ou travesti par l’usage qu’on en a fait — Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? (1882) —, suggère une autre voie, plus rude, plus honnête. Renan propose que les nations ne se fondent pas sur une mémoire partagée, mais sur un oubli collectif. Cette idée, trop peu méditée, mérite que l’on s’y arrête. Non pour la condamner ou la célébrer, mais pour en mesurer la portée. Car si la nation repose sur l’oubli, que reste-t-il de la vérité ? Et, plus profondément, qu’est-ce que cela nous dit de notre rapport au passé, au pouvoir et à l’identité ?

Un poète chilien, Pablo Neruda, mieux connu pour ses vers que pour ses analyses politiques, écrivait : « Nous avons oublié que nous avons oublié. » Cette formule, dans sa rondeur mélancolique, éclaire le cœur du problème. L’oubli n’est pas une négligence ; c’est une opération, une action politique. Il est moins une perte que le fruit d’une volonté. Or, dans la formation d’un corps politique, ce que l’on décide de ne pas voir, de taire ou de recouvrir importe peut-être davantage que ce que l’on proclame. L’histoire de toute nation est faite de césures, de violences fondatrices, d’exclusions nécessaires. Ce que l’on appelle « mémoire nationale » est un tri : elle dissimule ce qui divise, elle uniformise ce qui déborde. Il ne s’agit pas tant de se souvenir ensemble que d’oublier ensemble.

Cela pourrait sembler cynique, mais il n’en est rien. Il faut au contraire y voir une lucidité. Le mythe d’une mémoire homogène est une invention récente, fruit d’un moment politique où les États, désireux d’unifier leurs populations, ont cru devoir leur fournir une narration commune. Mais cette narration, loin d’être une mémoire fidèle, est une composition, une fiction utile. Ce n’est pas tant l’histoire qui forge la nation que le récit qu’on en fait – et surtout ce que ce récit omet. L’unité d’un peuple ne se réalise pas dans la mémoire exacte de ses blessures, mais dans la manière dont il consent à les effacer, à les fondre dans une même forme. L’historien Benedict Anderson, dans Imagined Communities, l’a formulé à sa manière : les nations sont des communautés imaginées, non pas parce qu’elles sont fausses, mais parce que leur unité est une croyance partagée.

Giorgio Agamben, philosophe italien des seuils et des marges, insiste sur cette mécanique subtile de l’effacement. À ses yeux, les dispositifs de pouvoir se caractérisent non seulement par ce qu’ils permettent de dire, mais surtout par ce qu’ils imposent de taire. La nation, en ce sens, n’est pas qu’un fait culturel ou sentimental : elle est une technologie du silence. Son unité repose sur une ingénierie du souvenir, orientée vers le futur, mais construite sur des absences. Que fait-on, par exemple, de ces épisodes sombres que l’on relègue dans les marges ? De ces populations exclues du récit national ? De ces langues effacées, de ces luttes réduites au silence ? On les oublie, méthodiquement. Non pour les effacer de la mémoire privée – cela est impossible –, mais pour les rendre inoffensives politiquement.

Il y a ici une analogie instructive avec la psychanalyse. Freud nous apprend que l’inconscient ne connaît pas le temps, mais qu’il connaît l’oubli. Ce que l’on refoule, on ne le détruit pas ; on l’écarte, on l’exile. Il en va de même des nations. Ce qu’elles refoulent – leurs massacres, leurs trahisons, leurs complicités –, elles le rendent muet, inopérant. Le refoulé revient parfois, comme symptôme, comme violence, mais il ne menace pas, dans l’instant, l’unité proclamée. L’oubli n’est pas un défaut : c’est une stratégie. Et c’est précisément en cela que la nation est une entreprise stratégique. Elle ne dit pas toute la vérité – elle dit ce qui permet l’adhésion.

Paul Veyne, dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, éclaire ce point : les sociétés ont besoin de récits auxquels elles ne croient pas toujours littéralement, mais qui produisent des effets de croyance. Le mythe n’est pas fait pour dire le vrai, mais pour opérer socialement. Il en va de même du récit national. La vérité historique est parfois en contradiction avec la fonction politique du mythe. Et dans cette tension, c’est souvent la fonction qui l’emporte sur le contenu. Ce n’est pas tant qu’on ment, mais qu’on choisit de croire à ce qui unit.

D’un point de vue logique, cela pose un problème. Si l’oubli est constitutif du lien national, alors toute volonté de vérité historique risque d’être perçue comme une menace. On comprend mieux pourquoi certains travaux d’historiens – comme ceux de Michel-Rolph Trouillot sur le silence autour de la révolution haïtienne – suscitent tant de passions : ils ne sont pas seulement des révélations, ils sont des fractures. Dans une société où la cohésion repose sur l’oubli partagé, celui qui se souvient autrement est suspect. Il introduit la dissonance, il rompt l’unisson. Ce n’est pas un hasard si les dissidents, les minorités, les voix subalternes sont souvent accusés de « diviser » la nation : ce qu’ils divisent, c’est l’amnésie collective, pas la communauté réelle.

Cela conduit à une conséquence politique majeure. Si l’unité nationale repose sur un oubli fondateur, alors l’appartenance à la nation suppose un certain consentement à l’oubli. Cela ne signifie pas qu’il faille accepter le mensonge, mais qu’il faut comprendre les mécanismes de la fiction collective. Être citoyen, ce n’est pas seulement adhérer à un ensemble de valeurs, c’est aussi s’insérer dans une narration, avec ses silences. Albert Camus, dans L’Homme révolté, écrivait que « tout homme menteur est un homme libre ». Il voulait dire par là que la liberté suppose une certaine capacité à composer avec le réel, à ne pas tout dire, à ne pas tout savoir.

Mais cette composition a des limites. À trop vouloir oublier, on court le risque de l’injustice. Car l’oubli est inégalement distribué. Il est plus facile à certains qu’à d’autres. Ceux qui furent les auteurs des violences peuvent se permettre de tourner la page. Ceux qui en furent les victimes n’ont souvent que leur mémoire comme refuge. L’oubli, dès lors, devient une injonction. On demande aux uns de renoncer à leur douleur pour ne pas déranger les autres. Ce n’est plus alors un oubli partagé, mais un oubli imposé. Et cette imposition signe la limite morale de la fiction nationale. Étienne Balibar, dans Nous, citoyens d’Europe ?, alerte sur ces oublis différenciés et la manière dont ils minent le contrat démocratique.

Comment dès lors penser une nation qui ne soit pas fondée sur le silence ? La réponse n’est pas évidente. Peut-être faut-il accepter que l’unité ne suppose pas nécessairement l’unanimité. Peut-être faut-il admettre que la pluralité des mémoires est une richesse, non une menace. Une nation mûre est peut-être celle qui peut regarder en face ses failles, ses crimes, ses trahisons, sans s’effondrer. Mais cela suppose une nouvelle manière de raconter, une poétique du commun qui n’efface pas le multiple. Tzvetan Todorov, dans Mémoire du mal, tentation du bien, esquisse les contours d’une telle narration, lucide mais généreuse.

Et pourtant, l’on voit poindre, ici et là, les signes d’une telle métamorphose. Des pays entiers entreprennent de rouvrir leurs archives, de restituer des œuvres, de reconnaître des torts. Ces gestes, aussi imparfaits soient-ils, marquent un tournant. Ils signalent que la vérité, même partielle, peut être le socle d’un vivre-ensemble plus juste. Non pas une vérité figée, totalitaire, mais une vérité comme travail, comme exigence. L’oubli, dans cette perspective, ne disparaît pas : il change de fonction. Il n’est plus ce que l’on impose, mais ce que l’on assume. Il devient un acte libre, non une contrainte.

C’est peut-être cela, au fond, que nous enseignait Renan : que les nations ne sont pas des essences, mais des récits. Et que ces récits sont faits de mots, mais aussi de silences. La grandeur d’un peuple ne réside pas dans sa capacité à se glorifier, mais dans son courage à se souvenir – y compris de ce qui dérange. L’oubli n’est pas un crime, tant qu’il est lucide. Mais dès qu’il devient méthode, il exige une vigilance. Car une nation qui oublie trop finit par ne plus savoir ce qu’elle est.

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