Le cyber, un objet distinct du réalisme ?

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La guerre ne se fait plus seulement avec des chars, des missiles ou des soldats. Elle infiltre les serveurs, brouille les signaux, sème le doute dans les esprits. À l’ère numérique, un conflit peut éclater sans qu’aucun coup de feu ne soit tiré. Face à cette mutation, une question s’impose : la cyber-guerre constitue-t-elle un objet distinct, étranger à la tradition réaliste des relations internationales, ou bien en incarne-t-elle une nouvelle variation, insaisissable et pourtant fidèle à sa logique première — celle de la puissance, de la peur, et de la compétition entre États ?

Depuis Thucydide jusqu’à Hans Morgenthau, le réalisme repose sur une anthropologie de la rivalité et une vision tragique de l’histoire : le monde est anarchique, les États cherchent à maximiser leur sécurité, la guerre est toujours en puissance. Mais que devient cette doctrine lorsque la guerre devient silencieuse, que les frontières entre paix et conflit s’effacent, et que la force ne se manifeste plus dans l’écrasement physique, mais dans la paralysie invisible des infrastructures et l’effondrement symbolique des institutions ?

I. Une nouvelle forme de guerre

La cyber-guerre ne se joue ni sur les champs de bataille, ni dans les airs, ni sur les mers. Elle opère dans un espace nouveau : le cyberespace, où les armées sont des lignes de code, les offensives des interruptions de service, les munitions des paquets de données. Ce théâtre d’opérations, immatériel et ubiquitaire, défie les catégories classiques de la guerre.

Dans son essai provocateur Cyber War Will Not Take Place (2013), Thomas Rid soutient que la cyber-guerre ne remplit pas les critères de la guerre traditionnelle. Elle ne tue pas. Elle ne détruit pas au sens matériel. Elle ne se signale pas par des ruptures nettes dans le temps ou l’espace. Et pourtant, elle agit : elle affaiblit, désoriente, infiltre. Elle attaque la confiance — ce bien politique devenu si rare — et transforme chaque citoyen connecté en cible potentielle.

La cyberattaque présumée de la Russie contre les élections présidentielles américaines de 2016 illustre cette nouvelle forme de conflictualité. Elle n’a pas conquis de territoire, mais elle a semé la discorde, miné les institutions, et sapé la légitimité démocratique. Elle ne cherchait pas à vaincre par la force, mais à désarmer symboliquement. L’attaque devient narrative. Le champ de bataille devient informationnel.

Ce déplacement rend obsolète certains fondements du réalisme classique. Celui-ci présuppose une hiérarchie entre les puissances, fondée sur des capacités militaires mesurables. Or, le cyberespace introduit une asymétrie radicale : un petit État, ou même un groupe non-étatique doté d’ingénieurs et d’intentions hostiles, peut menacer un géant. L’État-nation demeure l’acteur central, mais son monopole sur la violence stratégique se fissure.

II. Le réalisme persiste — sous une autre forme

Pourtant, il serait prématuré d’enterrer le réalisme. Car si la forme change, la logique demeure : les États cherchent toujours à préserver ou accroître leur puissance relative, dans un monde où règne l’incertitude. La cyber-guerre en est peut-être la manifestation la plus actuelle.

Prenons l’exemple de l’attaque massive qui frappa l’Estonie en 2007, largement attribuée à des acteurs russes. Ce petit État balte, pionnier en matière de numérisation, vit son gouvernement, ses banques, et ses médias paralysés. Aucun missile, aucun soldat. Mais une démonstration de force — symbolique, stratégique, efficace. La Russie ne viola pas l’espace aérien, mais l’espace mental. Elle rappela à l’Estonie, et à l’OTAN, que la dépendance technologique est une vulnérabilité.

Ce type d’attaque n’abolit pas la logique de puissance. Il la prolonge dans un autre registre. Comme l’écrit John Mearsheimer, les grandes puissances restent engagées dans une compétition permanente pour la sécurité. La cyber-guerre offre un moyen d’agir sans déclencher l’escalade conventionnelle. Elle permet la projection de puissance sans exposition. Elle abaisse le coût de l’agression, tout en augmentant son rendement stratégique.

Joseph Nye a proposé le concept de « cyber-puissance », qu’il lie davantage au soft power — la capacité d’influencer par l’attractivité, la culture, les normes. Mais cette dichotomie entre hard et soft s’effondre à l’épreuve du cyberconflit. Car les attaques numériques, bien qu’intangibles, produisent des effets durs : chaos, sabotage, humiliation. Elles sont douces dans leur forme, mais dures dans leur effet. Une telle ambiguïté déjoue les catégories classiques du réalisme, sans pour autant les invalider.

III. Une nouvelle forme de paix

Le réalisme conçoit la paix comme un équilibre temporaire, précaire, maintenu par la dissuasion ou l’épuisement. La guerre est toujours latente ; la paix n’est qu’une interruption. Mais la cyber-guerre fait imploser cette alternance binaire. Elle installe un état de tension perpétuelle — un entre-deux où la guerre ne commence jamais, car elle ne s’arrête jamais.

P.W. Singer et Allan Friedman parlent à ce propos de « persistent engagement » : une forme d’engagement continu, fait d’espionnage, de tests, de micro-agressions. Ce n’est plus la guerre froide. C’est la guerre tiède, permanente, mais invisible. Un état d’hostilité gérée, sans déclaration ni armistice.

L’exemple de la rivalité cybernétique entre les États-Unis et la Chine illustre cette mutation. Il n’y a pas de conflit ouvert. Mais des intrusions constantes, des vols de propriété intellectuelle, des opérations de sabotage discret. Il ne s’agit pas d’une paix fondée sur la confiance, mais sur la surveillance mutuelle. Une paix paranoïaque. Une paix absurde — au sens camusien du terme — où chacun agit comme s’il n’y avait pas de guerre, tout en menant une guerre souterraine.

Barry Buzan et Richard Little, dans leur ouvrage International Systems in World History, rappellent que les technologies transforment la nature des systèmes internationaux. Le nucléaire avait rendu la guerre totale impensable, sans pour autant garantir la paix. Le cyberespace, à son tour, change les conditions d’existence de la paix. Il la rend discontinue, fragmentée, trouée. Elle devient gestion de la vulnérabilité plus que suspension de l’hostilité.

La guerre sans nom

La cyber-guerre n’est ni un simple prolongement de la guerre traditionnelle, ni un phénomène entièrement nouveau. Elle est une mutation silencieuse qui remet en cause nos catégories morales et stratégiques. Elle disloque la frontière entre civil et militaire, entre paix et conflit, entre puissance et faiblesse. Elle échappe aux radars du réalisme classique, tout en illustrant sa logique la plus profonde : celle d’un monde où les États luttent pour ne pas être dominés, y compris dans l’ombre.

Le réalisme, pour ne pas devenir anachronique, doit apprendre à penser cette guerre sans guerre, cette paix sans paix. Il lui faut intégrer l’invisible, l’ambigu, le diffus. Car aujourd’hui, la puissance ne se mesure plus seulement en divisions blindées ou en têtes nucléaires. Elle se lit dans le silence d’un serveur éteint, dans l’effondrement d’un récit national, dans la peur sans trace.

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