Dans l’histoire militaire, il existe des lignes qui séparent, et d’autres qui révèlent. Certaines balisent l’espace, d’autres modèlent le temps. Le flanc Est de l’OTAN, longtemps vu comme une simple frontière, entre l’Europe de l’Alliance et l’incertitude russe, est en train de devenir autre chose : une ligne de transformation stratégique. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, une bascule s’est opérée dans la manière de penser la défense collective. Ce qui relevait du périmètre devient aujourd’hui l’épicentre. Réinventer le flanc Est, ce n’est plus fortifier une limite, c’est refonder une grammaire. Et cette grammaire, faite de résilience, de territorialité et d’agilité, trace les contours d’une Europe qui, sous contrainte, apprend à penser la sécurité comme une forme de politique intérieure.
Le long XXe siècle, pour reprendre les mots d’Eric Hobsbawm, a légué à l’OTAN une géographie mentale où l’Est était synonyme de seuil, de pression et de distance. Le flanc Est incarnait une fonction : celle de retarder, de contenir, de signaler. Pendant la guerre froide, on ne pensait pas y gagner une guerre, mais y préparer la riposte. Puis l’histoire a semblé basculer. L’élargissement de l’OTAN à l’Est, amorcé en 1999, a été compris comme un élargissement du cercle démocratique – une logique d’aspiration. Mais pour Moscou, ce fut une spirale d’enclavement. L’Ukraine, point d’intersection et d’ambiguïté, est devenue en 2022 le théâtre du retour de la guerre industrielle. Et avec elle, le flanc Est est revenu au centre du jeu, non comme simple ligne de défense, mais comme laboratoire stratégique. Les postures ont changé, les doctrines ont muté, les anticipations se sont densifiées. Le front n’est plus passif ; il est devenu actif, presque réflexif.
Car désormais, la menace ne frappe pas toujours là où elle se voit. L’ennemi n’est pas nécessairement en uniforme, ni la guerre un événement formel. Le flanc Est, dans sa réinvention, doit répondre à des attaques sans champ de bataille – désinformation, cyberattaques, sabotage d’infrastructures, instrumentalisation des flux migratoires. Ce front poreux appelle une stratégie d’élasticité. Les États baltes, la Pologne, la Roumanie ne sont plus des zones tampons, mais des zones d’expérimentation. Ils testent les logiques de défense intégrée, combinant armées régulières, capacités civiles, industrie de défense et mobilisation citoyenne. La sécurité n’est plus réservée aux spécialistes. Elle est distribuée, sociale, enracinée.
Une logique nouvelle émerge : celle de la dissuasion en réseau. Plutôt que d’ériger des murs, on connecte les capteurs, on distribue les moyens, on diffuse la veille. Cette logique change la nature même de l’anticipation. Elle suppose que le territoire pense avec le commandement. Elle repose sur une répartition fine des responsabilités, sur une autonomie tactique accrue, sur une vitesse de réaction qui dépasse les hiérarchies classiques. C’est dans cet esprit que l’entrée de la Finlande et de la Suède prend tout son sens. Ce n’est pas un simple renforcement numérique. C’est l’extension d’une culture stratégique du Nord, fondée sur la défense de la société entière, l’interopérabilité humaine, la connaissance du terrain. L’Arctique, le Grand Nord, ne sont plus des confins : ce sont des pivots.
Mais toute réinvention vient aussi heurter les lignes de faille. L’OTAN, en se réorganisant autour de son flanc Est, révèle ses tensions internes. Les déséquilibres transatlantiques persistent, notamment autour du “burden sharing”. L’effort de défense n’est pas réparti de façon égale, et les dépendances industrielles s’enracinent. L’Europe, malgré ses ambitions, n’a pas encore forgé une stratégie commune pleinement cohérente. La coopération structurée permanente progresse, la boussole stratégique propose des axes, mais l’horizon reste incertain. Derrière l’unité apparente, les imaginaires stratégiques divergent. L’Allemagne pense en termes de stabilité, la France en termes de projection, les États baltes en termes de défense existentielle. Chacun regarde le même flanc, mais à travers des lunettes différentes.
C’est que l’alliance n’est pas qu’un agrégat de moyens. C’est une communauté en devenir. Et réinventer son flanc Est, c’est aussi repenser son centre de gravité. Cela suppose de passer d’une addition de peurs à une projection de volontés. L’OTAN n’est pas seulement là pour répondre aux menaces : elle est un outil de structuration du temps politique. Elle propose une manière d’anticiper, de planifier, de coordonner. Encore faut-il que cette anticipation ne soit pas rigide, que cette planification reste ouverte à l’imprévu.
C’est ici que la doctrine évolue. La dissuasion n’est plus un dogme statique. Elle devient dynamique, orientée effet. Le paradigme EFOS – effect-based operations – s’impose progressivement. Il ne s’agit plus de positionner des forces, mais de produire un impact anticipé, mesurable, adaptable. La dissuasion nucléaire reste un pilier, mais elle ne peut plus, à elle seule, incarner la totalité de la posture. Ce sont les stratégies de pré-positionnement, de résilience distribuée, d’anticipation rapide qui deviennent déterminantes. Le flanc Est est ainsi devenu un espace-test, où s’expérimentent des formes nouvelles d’adaptabilité : agilité opérationnelle, modularité des unités, autonomie des capteurs, plasticité des réponses.
Mais une telle transformation excède la seule technique militaire. Elle engage une vision du politique. Car au fond, le flanc Est n’est pas qu’une question de géographie. Il est une ligne d’épreuve. Il nous oblige à repenser ce qu’est une frontière : non pas une séparation, mais une zone de frottement entre passé et avenir. En 2025, cette ligne n’est plus une marge. Elle est un miroir. Elle nous renvoie à ce que nous sommes prêts à défendre, à ce que nous redoutons de perdre, à ce que nous devons inventer. C’est là que se joue la véritable réinvention : non dans l’empilement des forces, mais dans l’articulation fine entre le territoire, le politique et l’imaginaire.
En définitive, penser le flanc Est aujourd’hui, ce n’est pas se préparer à une guerre lointaine. C’est reconnaître que la sécurité est redevenue une affaire intérieure. Non pas au sens d’un repli, mais comme conscience renouvelée des interdépendances, des vulnérabilités, des responsabilités partagées. Ce que nous appelions périphérie est peut-être devenu, sans bruit, le cœur battant d’un ordre à reconstruire. Réinventer, ce n’est pas répéter. C’est, par nécessité, produire du neuf avec les fragments du connu. C’est, comme l’écrivait Paul Valéry, “donner un avenir au passé sans trahir l’instant”.

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