Défense intégrée : doctrine d’unité ou mirage d’interopérabilité ? Les ambiguïtés d’une utopie otanienne

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Il n’est pas rare que les mots devancent les faits. On nomme pour créer, on conceptualise pour dompter l’inconnu. En matière de stratégie, cela prend parfois la forme d’un terme séduisant, suffisamment vaste pour fédérer, suffisamment flou pour ne pas diviser. “Défense intégrée” est de ceux-là. Son apparition dans les documents stratégiques de l’OTAN, notamment après l’annexion de la Crimée en 2014, n’a rien d’un hasard. Elle répond à une exigence : rendre l’Alliance plus réactive, plus cohérente, plus adaptée à des menaces devenues multiples, hybrides et parfois invisibles. Mais derrière cette volonté, se glisse une question plus dérangeante : s’agit-il d’un véritable projet doctrinal, ou d’un mot-valise, utile politiquement mais inconsistant stratégiquement ?

L’idée de défense intégrée apparaît dans un contexte de retour brutal de la conflictualité en Europe, au moment même où les institutions héritées de l’après-guerre froide semblaient hésiter sur leurs finalités. Elle se présente comme un remède à la dispersion, à la fragmentation, à la compartimentation des moyens et des compétences. L’ambition affichée est claire : coordonner les réponses aux menaces à travers les domaines terrestres, maritimes, aériens, cybernétiques et spatiaux ; favoriser l’interopérabilité civilo-militaire ; et mettre fin à l’approche dite “silo” des politiques de défense. Le langage stratégique de l’OTAN s’est ainsi enrichi d’un vocabulaire séduisant : agilité, adaptabilité, anticipation. On y lit l’écho de la pensée de Basil Liddell Hart, pour qui l’essence de la stratégie est dans l’élasticité de la manœuvre, non dans la rigidité des plans.

Mais très vite, cette promesse rencontre sa première difficulté : l’ambiguïté. Ce que l’on nomme intégration peut désigner des réalités très différentes. L’intégration verticale, du centre politique au champ tactique, suppose une hiérarchie claire, un commandement unifié. L’intégration horizontale, entre agences, États, domaines, repose au contraire sur la coordination et le dialogue. Or, dans les structures de l’OTAN, ces deux logiques coexistent sans toujours se répondre. La doctrine parle d’intégration, mais les pratiques oscillent entre coopération partielle et synchronisation occasionnelle. Comme le note Colin Gray, la stratégie n’est jamais qu’un compromis entre la volonté politique et la friction du réel.

Cette tension devient manifeste lorsque la technologie entre en jeu. L’intégration technique, via les systèmes C4ISR, l’intelligence artificielle, la fusion de données, progresse rapidement. Mais cette avancée masque une asymétrie : les capacités sont concentrées dans quelques États, les dépendances se creusent, et la souveraineté informationnelle devient un sujet sensible. Savoir ne suffit pas à convaincre ; voir ne suffit pas à agir. En matière de cyberdéfense, par exemple, les efforts d’intégration sont régulièrement freinés par l’absence de confiance mutuelle, de normes partagées, ou de chaînes de commandement claires. L’attaque reste une affaire nationale ; la protection, une responsabilité floue. Ici, la défense intégrée révèle sa faiblesse : elle dépend d’une volonté partagée, mais ne peut l’imposer.

Les divergences se lisent aussi dans les visions nationales. Pour les États-Unis, l’intégration doit servir la projection : un commandement fort, une chaîne logistique fluide, une capacité de frappe immédiate. Pour les pays de l’Est, elle doit avant tout défendre le territoire : présence avancée, mobilité réduite, mais posture robuste. Pour la France et l’Allemagne, l’enjeu est plus politique : comment conjuguer l’ambition européenne d’autonomie stratégique avec la fidélité à l’Alliance ? La défense intégrée, dans ce contexte, devient le lieu d’un compromis, parfois fécond, souvent instable. Et pour les plus petits membres, la question est plus crue encore : contribuer, oui, mais comment ne pas être absorbé ? L’égalité formelle des membres masque une hiérarchie réelle des capacités, des moyens, des priorités. Hannah Arendt rappelait que l’autorité véritable ne repose pas sur la contrainte, mais sur la reconnaissance. Or cette reconnaissance, dans l’OTAN, est inégalement distribuée.

Le cas de la Turquie illustre ces tensions. Membre de longue date, puissance régionale, acteur stratégique essentiel, elle reste pourtant en position ambivalente dans la structure intégrée. Ses orientations géopolitiques, ses initiatives autonomes, ses frictions avec d’autres membres montrent que l’intégration a des limites. Elle ne peut absorber toutes les trajectoires. Elle ne peut non plus neutraliser les désaccords profonds qui traversent l’Alliance. Il faut donc admettre que la défense intégrée, loin d’être un aboutissement, est un processus conflictuel. Elle est autant une quête de cohérence qu’un révélateur de tensions.

Les grands exercices de l’OTAN offrent un miroir précieux de cette réalité. Steadfast Defender, Defender-Europe, Nordic Response, tous mettent en scène une coopération multinationale, inter-domaines, théoriquement intégrée. Mais dans la pratique, les doctrines s’entrechoquent, les terminologies divergent, les niveaux d’autonomie varient. L’exercice devient un théâtre où l’on joue l’intégration sans toujours la réaliser. La grammaire stratégique reste en chantier. La résilience, par exemple, notion centrale dans les documents récent,  peine à se traduire dans les plans opérationnels. Faut-il inclure les infrastructures civiles, les services publics, les populations ? À quel moment l’OTAN franchit-elle la frontière entre défense collective et gestion de crise interne ? La doctrine ne répond pas. Elle suggère.

Cela ne signifie pas que l’intégration soit vaine. Mais elle doit être pensée comme une trajectoire, non comme un état. Elle ne peut réussir que si elle articule trois dimensions : une convergence culturelle entre les élites stratégiques, une capacité industrielle partagée, et une vision politique commune du rôle de l’Alliance. Aujourd’hui, ces trois conditions ne sont pas réunies. Et pourtant, le besoin demeure. Car le monde ne devient pas plus simple. Il devient plus rapide, plus opaque, plus imbriqué. Comme l’écrivait Zygmunt Bauman, nous vivons dans une modernité liquide, et la stratégie doit si adapter.

Ainsi, la défense intégrée n’est pas une doctrine achevée, mais un miroir. Elle reflète les tensions internes de l’Alliance, les désirs de cohérence, les limites de la coopération. Elle dit quelque chose de notre époque : le besoin de sécurité sans centralisation, l’attente d’unité sans effacement des différences, la volonté de répondre sans savoir toujours comment. Dans ce cadre, la question n’est plus seulement doctrinale, mais politique : intégrer quoi, pour défendre qui, contre quoi ?

C’est là que réside l’enjeu véritable. Non dans la production de concepts, mais dans leur mise à l’épreuve. Car une stratégie n’est pas un texte. C’est une manière d’agir dans l’incertain. Et si l’OTAN veut faire de la défense intégrée autre chose qu’un mirage, elle devra l’ancrer non seulement dans les doctrines, mais dans les esprits, les moyens, et surtout dans la confiance.

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